Henk, un rhinocéros blanc du zoo de la Barben, photographié en 2010

LE PROJET ET L’EXPO

          Sauver sa peau résulte d’un événement singulier : Henk est un rhinocéros blanc qui a vécu jusqu’en juin 2010 au zoo de La Barben (Bouches-du-Rhône). Il a été euthanasié pour raisons médicales à l’âge d’environ quarante ans ; sa peau a été tannée et cette exposition présente la bête naturalisée en 2016-17, accompagnée du squelette de sa tête. Il est donc question de conservation et de survie à travers cette reconstitution de l’animal, entre passé et présent ; un jeu s’établit ici entre les sens propre et figuré du titre de l’exposition.

          La dépouille de Henk est considérée comme motif autour duquel se noue un dialogue arts / sciences. Pratiquée pour différentes raisons, la naturalisation consiste à conserver un animal mort (ou une plante) en lui donnant l’apparence du vivant ; mais l’exposition est conçue par rapport à divers éléments contextuels. De nombreux grands mammifères — et les rhinocéros d’Afrique en premier lieu — sont menacés d’extinction selon un rythme trop rapide qui engage fortement la responsabilité humaine. Notre relation à l’animalité est changeante, mais elle se développe maintenant en fonction de nouveaux débats sur le droit animal, sur le lien entre humanisme et animalisme, et de façon générale sur l’avenir de notre planète avec ou sans nous… La naturalisation peut ainsi passer pour un geste d’archivage et d’expression du vivant qui oscille entre survivance archaïque et spectacularisation moderne de la bête.

          Sauver sa peau est née d’un double constat par rapport aux représentations contemporaines : d’une part, les artistes utilisent très abondamment la figure animale, naturalisée ou non, pour commenter l’état du monde ; et d’autre part, de nombreux particuliers ont toujours recours à la naturalisation (trophées de chasse, rogue taxidermy…). Cette exposition met ainsi en dialogue réalités scientifiques, expressions artistiques et pratiques socioculturelles
          Àu rhinocéros naturalisé, l’exposition associe des fossiles issus des collections du muséum d’histoire naturelle d’Aix et de l’université de Montpellier, ainsi que des manuscrits anciens issus du fonds de la bibliothèque Méjanes. Mais elle montre également une production documentaire sur la naturalisation de Henk et des œuvres d’art dont plusieurs ont été réalisées pour l’occasion. Il y est toujours question de la peau et de ses métamorphoses, de souffle de vie et de pulsion de mort, d’émergence et d’altération des formes du vivant.

TAXIDERMIE

         Naturalisation de Henk  réalisé par Richard, Sylvie et Carine FANUCCI (Salernes, Var)

Maison de la taxidermie

ARTISTES INVITÉS

Alfons ALT 

Rhinogriffe, , 81 x 106 x 3 cm, 2002/2017, altotype

          « Le seul endroit où “minéral” et “animal” se confondent. Le rhinocéros est pour moi un symbole de pérennité. Un être vivant qui ne semble pas offrir de prise aux agressions extérieures. Un char vivant. (…)
Aujourd’hui nous savons que certaines races de rhinocéros vont disparaître, pour les autres ce n’est qu’une question de temps. Selon moi, le rhinocéros est un symbole qui devrait nous inciter à résister. Ce qui m’intéresse dans la réalisation d’un résinotype de cet animal, c’est en premier lieu l’exploit d’un procédé rare en grand format, qui demande un grand effort, et en second lieu la possibilité d’appliquer de grands gestes avec mon corps et d’utiliser la rhétorique de la peinture. Je peux voir dans cette forme archaïque du rhinocéros quelque chose que les dinosaures ont pu connaître, mais je ne suis pas sûr que les enfants de mes enfants pourront encore le voir. Avec cette réalisation j’exauce le vœu de sauvegarder notre propre mémoire » (Alfons Alt, Bestiaire, Arles, Actes sud, 1999, p. 44).

Jean ARNAUD 

Rêve de plomb 03 (Clara), 2010, 100 x 100 cm, plomb et clous d’acier

          Clara (1739-1758) : rhinocéros indien femelle. C’est le cinquième rhinocéros à parvenir vivant dans l’Europe moderne, et le second à gagner une célébrité internationale qui ne se compare qu’à celle du rhinocéros de 1515.
Âgée d’un an, Clara (dont la mère avait été tuée par des chasseurs indiens) a été adoptée par Jan Albert Sichterman, directeur au Bengale de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). En 1740, Sichterman la donne ou la vend au capitaine Douwe Mout van der Meer, commandant du Knappenhof qui retournait en Hollande. Clara débarque à Rotterdam le 22 juillet 1741 et, comme l’avaient été les rhinocéros anglais de 1684 et 1739, elle fut immédiatement exposée au public.
Le succès rencontré par ces expositions incita Van der Meer à quitter la VOC en 1744 et à entreprendre une tournée européenne avec son rhinocéros. Dès 1748 Van der Meer proposait au public, outre bien sûr le spectacle payant (avec plusieurs classes), toute une gamme de produits dérivés adaptés à toutes les bourses : des gravures de différents formats, des médailles souvenirs fabriquées à Nuremberg en argent ou en bronze, voire (au début de la tournée du moins) des fioles d’urine de Clara censées avoir des vertus curatives.
En 1758 elle est de retour à Londres, visible pour 6 pence ou 1 shilling au Horse and Groom à Lambeth Market. Elle y meurt âgée de 20 ans le 14 avril 1758.

Pierre-Gilles CHAUSSONNET 

Concept rhinocéros, 1991/2017, fibre de verre/résine époxy, latex, aluminium, acier inox

          « Cette œuvre représente la tête du premier rhinodroïde en cours de maintenance. Le rhinocéros étant en voie de disparition, il faut sérieusement songer à le remplacer par un robot à son image, même s’il relève encore d’un monde industriel imaginaire », Pierre-Gilles Chaussonnet (1991). Concept rhinocéros a été réalisée à l’occasion de la manifestation Rhinodrome, Marseille, 1991.

François LANDRIOT – Jean ARNAUD

Le souffle et la peau, installation vidéo sonore HD, 2011, dimensions variables, 10 mn 50 s

         Les rhinos blancs en captivité sont ceux qui ont aujourd’hui les meilleures chances de survie. Henk, Wanza et Bella ont été filmés au zoo de La Barben début 2010, et ce sont leurs reflets qui dialoguent ici avec la présence physique de leur peau.
Remerciements à l’équipe du Zoo de La Barben, et particulièrement à Adeline Godefroy, soigneuse. Merci également à Henk, Wanza, Bella, Rimbo et Micoumi, pensionnaires des lieux en 2010.

Catherine MARCOGLIESE 

Ceratotherium simum (Muséum d’histoire naturelle de Marseille), 2016, 80 x 80 cm, série Histoires naturelles : spectres et monstres, photographie noir et blanc sur papier.

          Ces images font partie d’une série intitulée Spectres et monstres, qui montre les créatures étonnantes et parfois bizarres que l’on trouve dans les collections des musées d’histoire naturelle. Ici, le rhinocéros africain (diceros bicornis) est présenté comme un portrait, mais les photos ont été retravaillées pour accentuer l’aspect étrange de ces spécimens. Témoins d’une époque lointaine, les squelettes et les animaux empaillés, avec leurs regards figés et horrifiés, nous racontent des histoires pas seulement scientifiques, mais aussi sociologiques. Ces fantômes paléontologiques révèlent autant sur la société qui a commandé ces collections, et sur sa relation avec la nature, que sur leur valeur purement scientifique. En effet, ce sont les vestiges d’un monde qui était en train de découvrir des pays méconnus, avec toutes leurs richesses fabuleuses et fantastiques, pour enfin les classifier et cataloguer dans des cabinets de curiosités.

Aurélien RAYNAUD 

Tête de rhinocéros, 2014, béton, dimensions tête : 97 x 35 x 95 cm, dimensions socle : 113 x 36,5 x 6,5 cm.

         « L’animal touche ce qu’il y a de plus profond en nous. Il s’agit de retrouver ce que nous avons perdu, plutôt que de chercher à tout humaniser. Apprendre à se laisser guider par une autre forme d’intelligence et reconquérir l’humilité qui manque à notre civilisation », Aurélien Raynaud.

JOURNÉE D’ÉTUDES

 

Naturalisation et représentation animale – Traditions et usages contemporains –
Vendredi 30 juin 2017

               En lien avec l’exposition, cette journée d’études a été conduite avec le LESA (AMU)

          La modernité rationaliste, celle des cabinets de curiosités, est également celle de l’avènement des animaux empaillés. Des scientifiques, des théoriciens, des artistes et des spécialistes de la taxidermie ont interrogé nos relations avec le monde animal — sur le plan éthique, moral, écologique, symbolique et politique — pour préciser les enjeux muséographiques et esthétiques contemporains de la naturalisation animale.

          Ce thème a été abordé en tenant compte de divers éléments contextuels. De nombreux grands mammifères — et les rhinocéros d’Afrique en premier lieu — sont menacés d’extinction selon un rythme trop rapide qui engage fortement la responsabilité humaine. Notre relation à l’animalité est changeante, mais elle se développe maintenant en fonction de nouveaux débats sur le droit animal, sur le lien entre humanisme et animalisme, et de façon générale sur l’avenir de notre planète commune par rapport à la survie animale. La naturalisation peut ainsi passer pour un geste d’archivage et d’expression du vivant qui oscille entre survivance archaïque et spectacularisation moderne de l’animal.

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